Parlons d’Europe (et de dette)

Il était temps que je rebondisse gracieusement sur la question de la crise de la dette en Europe, abordée avant moi par mon camarade Alboss (toujours très plaisant à lire). Évidemment, il arrive que nos points de vue divergent. La preuve.

La faute de l’Europe (ou des Européens) ?

Dans toute cette affaire, l’Europe sert de coupable idéal. Les dirigeants des états européens, soumis à la dictature des marchés de leur électorat, trouvent forcément confortable de rejeter la faute sur le voisin, qui plus est non élu, et trop soumis pour réagir trop fortement : les banques, les marchés financiers et l’Europe. De tous ces boucs émissaires, l’Europe est le plus vague et le plus gargarisant. On désigne une nébuleuse diabolisée, qui a l’avantage de présenter une structure comaprable à un super-Etat, tout en évocant l’ennemi venu de l’étranger pour soumettre notre pauvre Nation (qui a librement consenti tout ça).

Une fois de plus, dans le Crise de la Dette, on se trompe de coupable. Les mêmes râleurs d’aujourd’hui ne protestaient-ils pas déjà contre les règles trop strictes d’une Europe toujours prète à combattre l’inflation et à taper sur les doigts des Etats qui s’endettaient trop ? Les critères de Maastricht, les 3% de déficits, n’était-ce pas trop contraignant avant que l’orage ne gronde ? Pourtant, il s’avère que l’Europe n’a pas été assez sévère, et n’a pas su s’imposer assez fortement pour faire respecter ses règles. Les Etats européens étaient au courant que dépasser les 3% de déficit présentait des risques certains d’instabilité au sein de la Zone Euro. S’ils ont marché sur les avertissements qu’on leur a adressés, c’est donc entièrement de leur responsabilité. Ils étaient prévenus, ils ont fait semblant d’ignorer.

En réalité, les eurosceptiques portent une importante part de responsabilité. (Entre autres) à cause de leurs réticences, nous avons adopté une monnaie commune sans franchir le pas de la politique économique et budgétaire en partie fédéralisée. Le cul entre deux chaises, avec une monnaie européenne, et des politiques budgétaires repliées sur elles-mêmes. Et quand l’Union préconisait moins de 3% de déficits, nos souverainistes s’en moquaient avc panache.

L’Europe n’a pas fauté. Si les gouvernements européens avaient été à la hauteur, et s’étaient inquiétés à temps de la problématique de la dette, l’Euro aurait sans doute été parfaitement viable. Si on avait permis à l’Europe de faire respecter ses règles, l’Euro aurait été viable. Au lieu de cela, on a préféré la politique de l’autruche, en ne cessant jamais de parler de défense de la souveraineté et de l’indépendance de l’Etat, quand dans la même temps, ce même Etat mettait cette indépendance en péril en s’endettant excessivement. On ne marche pas indéfiniment sur la tête sans en payer les conséquences. Ce n’est pas l’Europe qui a failli, ni l’Euro, ce sont les Etats souverains qui n’ont pas été à la hauteur.

Les socialistes (je pouffe)

Dès que j’entends les socialistes parler de dette et de déficits, je n’y peux rien, je pouffe. On parle quand même de ceux qui avaient promis sans la moindre autodérision, de passer les smic à 1500€ (Ségo elle-même n’y croyait pas, c’est dire !). On parle quand même de ceux qui, plus récemment, lors de la Crise de 2008, s’étaient largement plaints de la faiblesse des plans de relance gouvernementaux, et demandaient un projet plus « ambitieux » . Aujourd’hui, ils ont beau jeu de radoter. Mais ils n’ont aucune crédibilité. Ils n’avaient rien vu venir.

Comme les autres, du reste. La réalité, c’est que ni la gauche ni la droite ne se sont jamais préoccupées de la dette jusqu’à ce qu’elle leur explose à la face, avec les conséquences que l’on sait. Les seuls qui se soient inquiétés de longue date, ce sont les libéraux, et dans une moindre mesure, le MoDem de Bayrou en 2007. Reconnaissons-le. D’ailleurs, l’une des seules à avoir réussi à obtenir un budget excédentaire en partant d’une situation très dégradée, en Grande-Bretagne, c’est la très libérale Thatcher. La réduction de la dette, au Canada, ou surtout en Nouvelle-Zélande, a presque toujours été la conséquence de politiques libérales, menées par les conservateurs comme par les travaillistes. Tant que nous n’accepterons pas ce constat, nous continuerons à patiner dans notre gadoue.

Sarkozy, Berlusconi, l’Italie (ça rime)

Les Italiens sont furieux. Les médias italiens sont en transe ! Merkel et Sarkozy ont osé critiquer la gestion Berlusconienne des finances italiennes ! Retournement de situation paradoxal : les Italiens détestent Berlusconi, mais le défendent quasiment corps et âme dès que sa compétence est clairement mise en doute à l’étranger. Le stade suprême de l’aveuglement chauviniste. Les Italiens n’en semblent que plus ridicules. Mais le sommet du ridicule a été atteint au moment où Berlusconi est venu annoncer en direct à la télévision que Merkel avait présenté des excuses … ce que la principale intéressée s’est empressée de démentir…

Rappelons que la dette italienne est la 3e dette mondiale, juste après les USA (dont on connaît le gros, gros PIB, et la situation particulière liée au dollar), et le Japon (où la dette est en grande partie détenue par les japonais). Il n’y a pas de quoi se vanter. Et quand on connaît l’enlisement économique, moral, criminel et judiciaire du pays, il n’y a pas non plus de raison d’afficher un triomphalisme particuièrement prononcé.

J’étais en Italie tout l’été, et j’y ai suivi les cafouillages du Gouvernement italien bousculé par les marchés. J’y ai entendu la Lega Nord opposer son veto à toute réforme des retraites. Aujourd’hui, le vent a tourné, et les vestes avec. Tout ça est consternant. Mais rassurez-vous : pas de changement violent au programme, puisqu’on évoque l’horizon 2026.

Les meilleurs ennemis du monde

Autant Sarkozy a eu raison de s’en prendre à Berlusconi, autant il a eu tort de s’en prendre à Cameron. Certes, Cameron s’est montré critique vis-à-vis de l’Euro, mais il ne faut pas non plus oublier qu’il répond, en fait, à une demande nationale en ce sens, et qu’il est en première ligne pour défendre l’Europe au Parlement britannique ! Pris en sandwich entre Londres et Bruxelles, Cameron joue les équilibristes … non sans talent.

On comprends les griefs des dirigeants européens vis-à-vis de Cameron. Il a mené des réformes et une politique de rigueur autrement violente que les leurs, mais il reste nettement plus populaires qu’eux, et il est toujours jugé comme le plus apte à mener le pays, 3 ans après son arrivée au 10, Downing Street. Pas mal, non ? Autre motif de désaccord, la fameuse et éternelle taxe Tobin.

La taxe (pas) Trop-bien

Pourquoi les Anglais s’y opposent-ils ? Ils sont non seulement sensibles à des motifs idéologiques et d’efficacité économique, mais ils ont surtout en tête que 80% des transactions financières européennes passent par Londres. Ainsi, instituer la taxe Tobin reviendrait à taxer à 80% l’économie britannique. Pas très équilibré, non ?

Autre pays à s’y opposer : la Suède, ce fameux modèle de Social-Démocratie, en réalité converti au Libéralisme depuis la fin des années 90. Pourquoi s’y oppose-t-elle ? Il faut savoir que la Suède a déjà institué une taxe Tobin en 1992 … pour l’abandonner quelques années plus tard, après en avoir fait douloureusement les frais ! Si les Suédois qui ont essayé s’opposent à cette taxe, ne devrions-nous par les écouter ? Voulons-nous vraiment faire cette désastreuse expérience nous-mêmes ?

Dès que nous instituerons une taxe de ce genre, les flux financiers n’auront qu’à contourner notre région. C’est tout. On n’y gagnera rien. Pire ! « Lorsqu’on taxe les vaches, ce ne sont pas les vaches qui paient » . De même, ce ne sont pas les banques et les organismes financiers qui payeront cette taxe … mais les citoyens. Le coût sera répercuté sur le crédit, les transactions bancaires… Vous appelez ça la Justice Sociale ?

C’est un malheur que ni la Grande Bretagne ni la Suède ne soient dans l’Eurozone : malgré leur refus, rien n’empêchera nos autres troubadours d’instituer une pareille idiotie au sein de la Zone Euro. Nous allons bien nous étaler.

L’Europe s’en sortira

Cependant, je ne suis pas aussi pessimiste qu’Alboss. Je suis certain que l’Europe s’en sortira, comme toujours. N’oublions pas que l’Europe est un pur produit de volonté politique. Et rien ne pourra venir à bout de cette volonté. Je ne sais pas comment, ni dans quel état, mais l’Europe se relèvera, et trouvera assez de rustines pour colmater les fuites. La vraie queston est de savoir quelle efficacité elle aura, et quelle idéologie influencera ses bricolages. A entendre Mario Draghi compatir avec les « Indignés » , on est en droit de penser que la recherche permanente de boucs émissaires est loin d’être terminée. La politique de l’autruche aussi est loin d’être terminée.

Mais j’ai l’espoir que l’Europe en sorte la tête haute. J’attends d’elle qu’elle cesse de se mêler de l’angle de courbure des courgettes autorisées à la vente, et des ballons gonflables, et se concentre sur la libéralisation des économies et des sociétés, sur la synergie des politiques économiques et budgétaires, sur le principe de subsidiarité (selon lequel l’efficacité voudrait entre autres que la politique étrangère ou de défense européenne progresse fortement dans les années qui viennent, pour faire face aux défis du XXIe siècle, et redonner une voix à l’Europe, alliant soft et hard power, et réduisant les coûts par la Défense Européenne qui mettrait fin aux « armées bonsaï » dénoncées par Etienne Copel), et sur des bases plus démocratiques, ce qui comprend l’élection d’un Président de l’Europe, qui remplacerait à la fois Van Rompuy et Barroso, qui nommerait les commissaires européens selon la majorité en présence au Parlement Européen, et serait désigné au suffrage universel direct. Avec une véritable légitimité, un tel Président saurait peut-être faire cesser ce flux permanent de critiques des Etats cherchant à s’innocenter, envers des instances européennes impersonnelles.

Mais p’têt que je suis fou de rêver à ce point. P’têt que je suis trop optimiste. P’têt que l’Europe est foutue, et ses Etats (surtout) avec.

D’ailleurs, si certains de mes camarades blogueurs, tels Aurélien Véron, l’Hérétique, Alboss, Nicolas, Xerbias et les autres, veulent se livrer à une présentation de l’Europe « de leurs rêves » , qu’ils ne s’en privent pas. J’essayerai aussi de revenir sur le sujet … dès que j’aurai le temps. Parce qu’écrire des articles à 7h30 le matin ne me réussit pas forcément… :D

France : le rendez-vous Libyen

De même que mon ami Alboss, je souhaiterais aborder ou réaborder quelques uns de mes sentiments vis-à-vis de la situation.

Tout d’abord, le pessimisme des Français. il suffit de parcourir les sites des principaux quotidiens français, ou la Blogosphère, pour réaliser à quel point les Français ont d’ors et déjà adopté une attitude parfaitement pessimiste, voire défaitiste. Nous ne serions pas capable de vaincre Kadhafi, nous n’aurions pas de bons avions, notre armée serait mauvaise, nous nous embourberions forcément… Parfois, voire souvent, les commentaires virent délibérément au cynisme, et voilà que nous n’interviendrions en Libye uniquement pour le pétrole, le gaz, voire la cote de popularité du Président de la République. La deuxième ou la troisième puissance militaire du monde pourrait être vaincue par les 20 avions arriérés de Kadhafi ? Et que vaut cette comparaison abjecte avec la Guerre en Irak, qui n’a rien de comparable, ni le prétendu mobile de départ (armes de destruction massive), ni le même but, ni le même déroulement, ni la même initiative, ni la même légitimité multilatérale ? A vouloir jouer les historiens en herbe, et à tenter des rapprochements hasardeux pour s’enorgueillir d’une culture historique et d’une prétendue profondeur de vue, on sombre dans l’amalgame ridicule.

Mais ce défaitisme français n’est pas nouveau, et on pourrait, nous aussi historiens en herbe, en faire remonter les premiers signes à la Seconde Guerre Mondiale. Notre mythe du déclin, présent dans tous les esprit, et décliné après chaque refrain sur la « criiise » trouve ici une parfaite caisse de résonance. Toute foi dans l’avenir semble éteinte, toute foi dans l’influence de la France semble disparue. Et c’est avec cet état d’esprit que les Français veulent construire la France de demain ? A trop vouloir voir venir le déclin, on finit par l’obtenir, et le déclin psychologique d’une Nation entraîne nécessairement son déclin réel.

Si ce n’est pas nouveau, les preuves n’en finissent pas moins de se multiplier : à voir les près 60% d’abstention lors du Premier Tour des Cantonales, on peut légitimement penser que les Français n’ont plus rien à foutre de cette démocratie, pour laquelle tant de peuples se battent et au nom de laquelle ils meurent.

Pourtant, la France ressort grandie de l’actuelle intervention. Qui aurait pu penser que la France, ce « vieux pays » de la « vieille Europe » aurait pu réussir à mettre en branle en quelques jours une communauté internationale sclérosé et passive, qui assistait au massacre de la population libyenne sans savoir quelle attitude adopter ? La voix de la France compte encore dans le monde, peut-être encore plus que dans un passé récent. Elle joue un rôle moteur, un rôle de guide. Elle est capable de monter avec le soutien de la seule Grande Bretagne, une coalition, et de franchir tous les obstacles qui se posent face à elle. Elle a réussi à légitimer son intervention par la décision de l’ONU, et le soutien de la Ligue Arabe (jusqu’à présent). Je dois avouer que la veille du vote à l’ONU, moi même, je n’avais plus aucun espoir que la situation puisse se retourner en faveur des insurgés. Belle leçon de volonté politique.

Qu’aurait retenu l’Histoire si, à l’image de ce qui s’est passé en Yougoslavie, l’Europe était restée impuissante et aveugle face à un nouveau massacre en cours à sa périphérie directe, chez l’un de ses proches voisins ? Nous aurions traîné le boulet de notre inefficacité pour au moins une vingtaine d’années, tout comme nous gardons encore les stigmates de notre culpabilité à l’égard de la Yougolasvie depuis les années 1990. Hélas, l’Union Européenne n’a pas joué un rôle moteur, encore moins la diplomatie européenne. Quoi qu’il en soit, et à défaut de mieux, je considère que lorsque deux puissances européennes de premier ordre comme la France et la Grande Bretagne agissent de concert pour agir, c’est l’Europe toute entière qui sort grandie de cette coopération militaire annoncée depuis le mois de novembre. S’il faut un moteur pour propulser l’Europe, c’est une bonne chose que de le voir à l’œuvre malgré toutes les entraves (pour ne pas dire les boulets).

C’est dans l’action commune, le rayonnement politique, diplomatique, voire militaire, encore davantage que dans sa puissance normative, que l’Union Européenne construira son identité et son unité. Si ce n’est pas évident, gageons que l’avenir nous engagera dans cette voie, à la suite des Nations les plus ambitieuses.L’essentiel est que l’Europe ait été entraînée dans l’action. Et qu’elle montre aujourd’hui la preuve qu’elle peut s’exprimer militairement sans le soutien de l’OTAN, et avec un soutien mineur de l’armée américaine.

Comme lors de la crise géorgienne, Nicolas Sarkozy a démontré ses talents de leader sur la scène internationale. Non, « le roi n’est pas nu » , non, ce n’étaient donc pas que des discours en l’air, désolé pour l’opposition. Il est insupportable de constater que ce sont souvent les mêmes qui critiquaient la passivité de la France dans les Révolutions Arabes qui s’en prennent aujourd’hui à son leadership dans la question, et les mêmes qui étaient prêt à se lamenter sur le sort du peuple libyen qui semblent aujourd’hui les plus timorés vis-à-vis de notre intervention (même avec de mauvais arguments). Lorsque Sarkozy a un train de retard au sujet de la Tunisie ou de l’Égypte, on met en avant son incompétence. Et lorsqu’il est en avance sur bien des dirigeants de la planète à propos de la Libye, on suggère que son réel objectif ne soit que de remonter dans les sondages. Mais que veulent les Français ? Combien de temps resteront-ils coincés entre leur volonté de rayonner, et de défendre la démocratie, et leur manichéisme viscéral à l’égard de Nicolas Sarkozy ?

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La position de l’Allemagne dans cette affaire me paraît consternante. Une fois encore, comme pour la Grèce, Merkel donne la preuve de son manque de vision politique, et de son court-termisme caractéristique. Une fois encore, elle ne pense qu’à la réaction de son opinion publique, à l’approche d’élections. Est-ce l’importance de la communauté turque en Allemagne qui l’a incitée à cette passivité comme l’imagine le Causeur ? Dommage, c’est une occasion de ratée pour l’Allemagne. Quant aux oppositions de la Russie (qui n’hésite pas à envahir la Géorgie avec ses tanks sans le moindre aval onusien, et massacre les Tchétchènes en toute insouciance), de la Chine (dont on connaît la politique au Tibet, et à ses frontières), voire du Vénézuela, par la bouche de Chavez, grand ami de Kadhafi, et de l’Iran, elles sonnent comme autant de légitimations de notre intervention. S’ils s’y opposent, c’est que nous avons sans doute raison de la mener. Ne parlons même pas de l’opposition du FN, voire du Front de Gauche.

Et quand je vois les drapeaux français flotter sur Benghazi, je me dis qu’une victoire des insurgés nous assurerait des relations particulièrement chaleureuses avec la Libye dans l’avenir. Car les Libyens n’oublieront pas ceux qui ont été là pour eux. Et la France, comme l’Europe, doivent apprendre à se préoccuper de leur périphérie immédiate, et de l’interface méditerranéenne, en instituant, dans la lignée de l’Union Pour la Méditerranée, de fructueux partenariats, et une coopération renforcée.

C’est peut-être stupide, mais en ce moment, je suis drôlement fier d’être Français.

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