25 (bonnes) raisons de s’indigner

Alors que la France a l’indignation facile, et la scandalisation rapide, il est bon de lire des livres de la trempe de celui de notre ami, Hugues Serraf, que nous suivons d’ailleurs toujours avec grand plaisir sur d’autres supports, comme son Blog ou encore Atlantico. Il s’agit d’un petit bouquin paru en avril 2008 et sobrement intitulé (Petites) exceptions françaises, 25 bonnes raisons pour que le monde ne nous envie pas.

Les Français, si friands de commentaires moqueurs sur leurs voisins les Italiens (leurs pâtes, leur sale caractère, leur fierté démesurée), les Allemands (ces barbares !) et les Britanniques (ces buveurs de thé qui ont coulé nos bateaux à Trafalgar !) ne peuvent que s’extasier à la lecture de leurs petits défauts, tout le long de ce livre, véritable miroir de nos sales habitudes. Le genre est ancien. Serraf se fait ici l’héritier du célèbre Montesquieu, qui déjà, dans ses Lettres Persanes, se mettait à la place d’étrangers arrivant en France, et découvrant avec surprise nos mœurs déjà si particulières. L’intérêt est évident : ce que des citoyens, plongés dans une atmosphère et des habitudes nationales aussi anciennes que la première trahison de Chirac, ne remarquent plus, un regard étranger le souligne avec davantage d’acuité. C’est dans ce « relativisme culturel » que se trouve peut-être l’une des clés de la préservation de notre esprit critique. Lisez ce livre comme une psychanalyse.

On pourrait sans doute écrire une kyrielles de bouquins (et il en existe déjà au moins une demi kyrielle) sur les archaïsmes français, cette attitude à la fois si conservatrice que révoltée, ce culte de l’égalitarisme doublé d’un attachement viscéral de chacun à ses privilèges, ce pessimisme revendiqué et assumé, ce défaitisme séculaire, cette réfraction au changement pourtant tant réclamé (que rappelait intelligemment une publicité pour une célèbre station de radio).

Mais Hugues Serraf a choisi de se concentrer sur quelques faits saillants, mais profondément révélateurs, de quelques uns de nos plus mauvais particularismes nationaux. Petit florilège.

Coïncidence, le pamphlet s’ouvre sur une affaire de poux déjà évoquée par la publicité RTL qui lui donne raison. Il est question d’hygiène, et du fléau récurrent des poux proprement -ou salement- gaulois. Pourtant, l’auteur nous apprend que les poux ont été relégués au même rang que la syphilis parmi les maladies disparues et oubliées, chez la plupart de nos voisins, comme les Américains, les Britanniques ou les Algériens. Comment se fait-ce, sans mauvais jeu de mot ?

Et comment se fait-ce que nous soyons si peu nombreux à nous laver les mains en sortant du trône ? Comment se fait-ce donc que les pots de cacahuètes posés négligemment sur le comptoir d’un mauvais bistrot français soient porteurs de traces d’une dizaine d’urines différentes ? Ah oui, parce qu’on n’aime pas serrer la main des gens lorsque celle-ci est humide du fait d’un lavage récent. Ceci explique cela. On préfère très largement se transmettre des microbes.

Au détour des pages de ce bouquin, on apprendra égalementhttps://i2.wp.com/www.albin-michel.fr/multimedia/Article/Image/2008/9782226186751-j.jpg un fait qui ferait sans doute la joie d’H16 : une université lyonnaise à ouvert une licence professionnelle de … clown. Apprentis clowns, vous y étudierez des matières aussi utiles et vitales pour votre avenir que la « compréhension des enjeux culturels, sociaux, et politiques du secteur » , la « sociologie de la socialisation sexuée des arts du cirque » (vous reprendrez bien une saucisse ?), et bien entendu, l’indispensable « anthropologie des émotions » !

Ne parlons pas des sacs d’écoliers trop lourds, évoqués béatement par nos médias à chaque rentrée scolaire, la bouche en cœur et la larme à l’œil, sans pour autant que la moindre solution n’ait été trouvée depuis. Nos voisins, qui disposent dans leurs écoles de fabuleux bijoux de technologie, des sortes d’armoires verticales, individuelles et verrouillées par le truchement d’une clé, aussi appelés « casiers » , en rient encore. Il n’y a aussi guère qu’en France que l’on demande à des classes de 35 élèves (bientôt 36, c’est l’inflation !) de se déplacer à chaque intercours de classe en classe, plutôt que de demander au professeur lui-même de faire le trajet. C’est tellement logique !

On savait déjà qu’en France, l’Etat se mêle de tout, surtout de ce qui ne le regarde pas, mais saviez-vous qu’il interdit même la diffusion de films de cinéma les mercredi, vendredi et samedi soir, et ce, afin de soutenir la production cinématographique française ? Et que penser de cette connerie de timbre fiscal ? Cet archaïsme qui résiste encore et toujours à la modernité, et à la méchante mondialisation présente pourtant de sérieux inconvénients, alors que tout un chacun s’inquiète (ou pas) de l’étendue insondable de notre dette publique : les timbres fiscaux impliquent des coûts de conception des timbres, d’achat de papier et de colle, d’impression, de stockage, d’approvisionnement, et surtout, de commissionnement des buralistes qui les proposent à la vente. A se demander si on ne vit pas dans un asile de fous à ciel ouvert.

Passons à la santé, avec la concentration de pharmacies en France, nettement supérieure à celle de nos voisins : une pharmacie (ou plutôt, une pharmacie doublée d’une parapharmacie, voire d’une droguerie) pour 2 500 habitants, contre 4 500 pour l’Allemagne, et 10 000 pour le Danemark ou les Pays-Bas, des pays où le nombre de lépreux et autres mourants dans d’atroces souffrances ne semble pas supérieur que dans le nôtre. Par contre, inutile de partir à la recherche d’un quotidien : nous disposons de 29 000 kiosques, contre 100 000 en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Mais pour continuer parler de santé, que penser de ces médecins qui, pour fidéliser le chaland, n’hésitent pas à rajouter moult médicaments courants et inutiles (type sirop contre la toux contre une verrue au pied), sur une liste déjà bien fournie, afin de montrer d’une part leur gentillesse (c’est gratuit, n’est-ce pas ?), d’autre part qu’ils font du bon travail, puisque vous repartez avec un programme aussi fourni qu’est dégarni celui de TMC.

Avez-vous déjà remarqué l’amaigrissement extrême de nos quotidiens (déjà difficiles à dénicher) pendant la saison estivale ? Et bien, ça aussi, c’est très français. Mais ça fait longtemps que notre presse est en crise, et a renoncé à rivaliser avec la presse étrangère.

Entrons de plein pied dans le monde du travail, avec cette tradition française du CV manuscrit et bourrée d’hypocrisie, à en faire pâlir de honte Tartuffe. Et puisque nous parlions de rivaliser avec l’étranger, sachez que nous ne rivaliserons pas non plus avec lui en matière de tourisme. Première destination touristique au monde, nous ne sommes que troisième en terme de revenus touristiques : bien sûr, tout est fermé le dimanche ! Et encore, il reste des touristes… Si on continue à leur imposer des réservations « du samedi au samedi » , combien résisteront encore à l’appel d’une Espagne plus accueillante ?

Nous n’avons pas non plus de poignées pour tenir debout dans le métro, pas de taxis, ou des taxis râleurs dans nos rues, et une peur bleue des ours bruns

Non, vraiment, pas de quoi être fier.

Serraf nous entraîne joyeusement dans cette folle galerie de nos petits défauts horripilants, et on se laisse très volontiers entraîner. Si le style est parfois volontairement pompeux et ampoulé, il n’en reste pas moins délectable, et vous vous surprendrez régulièrement à sourire devant les périphrases et circonvolutions d’un auteur délibérément espiègle.

Je vous conseille fortement d’acheter et de lire ce très sympathique petit livre.

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