De la notation des agences de notation

Il suffit de reluquer 5 minutes de l’émission d’ennui vespéral « On n’est pas couché (mais on aurait mieux fait) » pour admirer une magnifique tarte à la crême française, servie non sans panache avec beaucoup de chantilly, de larmes à l’oeil et de certitudes : « mais qui note les agences de notation, hein ? Hein ? » , « parce qu’elles n’ont aucune fiabilité, hein. HEIN ? » . Alors dans un but didactique, j’ai décidé d’écrire un super jeu de rôle, en simplifiant à dessein les questions économiques. Dans les rôles principaux, Malaberg, et moi.

Imaginons, dans un élan de folie, que Malaberg et moi ouvrions notre propre agence de notation (oui, je trouve l’idée très drôle). Régulièrement, nous ferions savoir publiquement ce que nous pensons de la solvabilité des Etats. Fun, non ? Aurons-nous une influence sur les choix des investisseurs ? Même adoubés par l’état français (Malaberg peut être très séduisant auprès des ministres), sommes-nous certains que nos choix seront observés attentivement par les bourses ?

D’où vient la crédibilité des agences de notation ? Qui juge de la légitimité de leurs points de vue ? Les marchés eux-mêmes. Les agents du marché peuvent choisir, ou non, de se fier aux jugements des agences de notation. S’ils nous jugent crédibles, ils se fieront à Malaberg et moi. S’ils jugent Fitch crédible, ils se fieront à leurs notes. Le jour où ces agences seront perçues comme défaillantes … les marchés ne réagiront plus. Les agences n’obligent pas les marchés à adapter leurs taux d’intérêt : la meilleure preuve est que les taux de la France se sont déjà envolés, avant même la dégradation officielle de la note du pays.

Ce sont donc les marchés, les coupables ? Oui, mais au juste, qui a obligé les États à emprunter ? Tenez. Le Japon lui aussi est sur-sur-surendetté. Oui, mais surtout auprès des citoyens japonais, et relativement peu vis-à-vis de l’étranger. C’est un choix. Et nous avons fait le choix de nous endetter auprès des marchés. Personne ne nous y a obligé. On aurait même pu s’assurer de ne pas dépendre des marchés, en faisant coïncider notre budget avec nos rentrées fiscales. Critiquer les marchés financiers, c’est comme si on se tirait une balle dans le pied et qu’on accusait le pistolet. Et en s’en prenant aux agences de notation, on attaque le type qui nous prévient qu’au-delà de 6 balles dans le même pied, ça commence à picoter.

Parce que dans le fond, quelle est l’erreur des marchés financiers, quand ils augmentent les taux d’emprunt de la France ? Prêteriez-vous des milliers d’euros, les yeux fermés, à quelqu’un que vous savez insolvable, et qui emprunte pour vous rembourser (en envisageant même de vous prendre de force de l’argent pour vous rembourser) ? Leur erreur, c’est leur trop grande patience. Ca fait longtemps que les taux français auraient dû s’envoler. Les marchés ont été beaucoup trop gentils. Ils auraient dû s’inquiéter avant.

Et la faute de nos dirigeants, c’est de n’avoir jamais pris en compte le fait que leurs politiques déraisonnables mettaient en péril l’indépendance et la souveraineté nationales. Sincèrement, imaginaient-ils ce train de vie viable sur le moyen-long terme ? Alors il fallait faire des choix : faire fi de notre pression fiscale (la plus élevée d’Europe, Champomy !) et de notre dépense publique (la plus élevée d’Europe, Champagne !) et augmenter les rentrées pour continuer à dépenser, OU baisser les dépenses. Que chacun choisisse son camp, mais que chacun choisisse, surtout. C’est arithmétique.

A ce propos, j’ai toujours trouvé étonnantes les réactions d’une partie de la gauche, qui affirme ouvertement, fortement, théâtralement, qu’ELLE, elle résisterait aux marchés, et qu’elle ne se plierait pas à leurs diktats pour conserver une bonne notation par les agences. A l’extrême rigueur, c’est un discours que pourraient tenir les libéraux : « faites-nous les taux que vous voulez, parce qu’on n’a quoi qu’il en soit pas prévu de faire appel à vous très souvent » . Mais la gauche oriente souvent son action vers plus de dépense publique (qu’on l’approuve ou non, c’est pas un jugement de valeur … ici). Donc elle a besoin, plus que les autres, que les taux soient aussi favorables que possible ! Car enfin, si on envoie les marchés se faire foutre, pensez-vous qu’ils accepteront encore volontiers de nous prêter de l’argent par la suite ? Et quand ils refuseront (ou nous soumettront à des taux insupportables), où la gauche ira-t-elle chercher l’argent ? Ah, peut-être serez-vous capable de m’exposer quelques pistes … mais pourquoi personne n’a pensé à le faire avant, dans ce cas ?

Et, entre nous, avec nos records de dépense publique et de pression fiscale, si cette méthode et ce modèle étaient bénéfiques, on aurait fini par s’en rendre compte non ? Parce qu’a priori, on ne surclasse pas le reste du monde, hein. Enfin, je ne crois pas.

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À propos Alexandre
Carabin passionné de politique, dextro-centriste et méchant libéral. Rule Britannia ! J'ai rarement tort mais ça m'arrive souvent.

9 Responses to De la notation des agences de notation

  1. Malaberg says:

    C’est gentil de penser à moi !
    Je n’ai pas la moindre intention d’ouvrir une agence de notation, il me faudrait, comme tu l’as dit, un très très grand élan de folie…

    Blague à part, une réponse à ta question : l’emprunt direct auprès de la banque centrale, comme ça se faisait avant. (cf les vidéos d’Alboss sur la dette).
    Et éventuellement le rachat par la banque centrale des titres de la dette en circulation.
    Hop là, adieu la spéculation sur la dette !
    Plus besoin de la faire noter par des agences !
    (au fait, records de pression fiscale, c’est déjà à prouver, et c’est surement pas sur les plus hats revenus. Taxer les pauvres, c’est plus simple, il y en a plus : augmentons la TVA !! Et exonérons les gros d’impots…)

  2. Alboss says:

    Malaberg a entièrement, totalement, profondément, carrément, absolument raison. En 73, on a interdit à la France d’emprunter auprès de sa propre banque centrale. On l’a donc obligée à se tourner vers les banques. Autrement dit, les banques sont devenus les premiers investisseurs de l’Etat français, et pour savoir où elles mettaient les pieds, elles ont fait appel aux agences de notation qui, jusqu’alors ne s’occupaient que des obligations des entreprises et des banques elles mêmes.

    Les vrais commanditaires des agences de notation sont donc les banques. Elles obligent les Etats à se soumettre à la notation des agences, leur faisant comprendre que sans cela leurs taux d’intérêt seraient évidemment supérieurs et ce quelque soit la santé financière du pays en question.
    Or, qui paie ces notations ? Les Etats. Ce sont les Etats qui paient les agences pour être notées !
    Les Banques n’ont donc plus à faire le travail onéreux et long qui consiste à étudier la solvabilité d’un Etat qui emprunte. Les banques et les agences de notation (qui prennent une toute autre dimension) sont donc doublement gagnantes. Les Etats sont les grands perdants dans l’affaire.

    Les Etats financent un système qui les prend au piège d’évaluations qui leur sont profondément nuisibles et dont la transparence est quasi nulle ! On ne connait pas ou très mal les critères de notation. Simple question : aviez-vous entendu parler de ces agences avant la crise ? Personnellement, non. On ne sait pas qui note ! On ne sait pas quels sont les intérêts de ceux qui notent ! Ont-ils intérêt à faire plonger la Grèce parce que certains spéculent sur la faillite de celle-ci ? Croire que ces gens font leur travail consciencieusement, dans le respect de leurs clients (les Etats), c’est se foutre de la gueule du monde, y a qu’à voir l’erreur dramatique ou on annonce la dégradation de la note française ! On dirait que c’est un jeu pour eux… et le souci, c’est que les agences gagnent à tous les coups !

    Pire, ce sont elles qui décident de l’avenir politique de nos pays. Elles ont déjà influencé le destin de 7 ou 8 gouvernements en Europe (Papandreou et Berlusconi compris). Et maintenant, elles ont un morceau de choix avec la France. Si notre pays perd officiellement ses trois A avant le 6 mai 2007, Sarkozy est un homme politiquement mort. Sa candidature devient inutile. Et les agences de notation auront réussi à imposer un autre président à la France, mais surtout, si la dégradation intervient bien avant l’élection, elles vont imposer leurs programmes aux futurs candidats (principalement ceux de l’UMPS). Parce que Hollande sera bien obligé de tout revoir, il ne pourra pas esquiver la chose. Et quelque soit le malheureux élu, il en prendra pour 5 ans d’extrême rigueur et n’aura aucune chance d’être réélu par la suite. Cramé politiquement.

    Une chose à faire, abroger la loi de 73 et l’article du traité de Libsonne (voire le traité entier, mais bon, je crois qu’il faut pas trop en demander). Et ne pas voter pour ceux qui promettent autre chose que cela.

  3. @ Alboss : la réponse à cette histoire de loi de 73 est ici http://leparisienliberal.blogspot.com/2011/09/loi-n73-7-du-3-janvier-1973-sur-la.html
    Avant 1973, l’Etat empruntait DEJA sur les marchés. Il faut arreter avec ce mythe.

    Le traité de Lisbonne s’applique aussi à l’Allemagne ou aux Pays Bas.

  4. Ping : Les Démocrates | Blog | De la notation des agences de notation

  5. Alexandre says:

    Le Parisien Libéral m’a devancé. Il a apporté la meilleure des réponses. Comment font l’Allemagne, les Pays-Bas, la Finlande, l’Estonie etc, qui supportent l’Euro et se portent peu ou prou à merveille ?

    Mais il est vrai qu’il est toujours infiniment plus facile d’accuser l’étranger, le voisin, ou une quelconque nébuleuse de tous nos maux, plutôt que de faire son auto-critique nationale, et de chercher les problèmes systémiques et endémiques de la France.

    http://www.contrepoints.org/2011/11/16/56017-une-autre-austerite-est-possible

    • Malaberg says:

      Facile, ils ont tapé sur le système social avec les lois Hartz IV. Et ils ont bloqué les salaires…
      Mais ils ont plus de pauvres qu’en France…
      C’est facile d’équilibrer un budget sans dépenses… Et quand on est exportateur. Sauf que le modèle exportateur n’est bien mathématiquement pas viable.
      De plus, l’Allemagne n’a pas un budget en équilibre…
      Pour les autres pays, je connais pas, je ne me risquerai pas à en parler donc.

  6. Alexandre says:

    Le pouvoir d’achat réel des Hollandais a augmenté, justement, pendant que celui des Français (malgré des augmentations régulières, ou des non-baisses) diminuait dans le même temps. Baisse de salaire n’est pas forcément synonyme de baisse de pouvoir d’achat, tout comme hausse de salaire ne veut pas dire meilleur pouvoir d’achat. Ça se saurait.

    http://epp.eurostat.ec.europa.eu/tgm/table.do?tab=table&plugin=1&language=fr&pcode=tsieb010

    « Pour soutenir la modération salariale, les taxes et cotisations sociales payées par les employés ont été considérablement réduites. En conséquence, le pouvoir d’achat a considérablement augmenté, même en l’absence de hausse des salaires réels »

  7. Malaberg says:

    Baisse des « cotisations sociales », comme tu dis, c’est baisse des prestations de la sécurité sociale, baisse des retraites, etc.
    ça n’est pas ce que j’appelle un progrès.
    Et ça t’oblige à te tourner vers les compagnies privées d’assurance et la retraite par capitalisation si tu veux retrouver un niveau de soin équivalent au précédent et une retraite correcte ; ça te coute donc plus cher, ces machins ayant une obligation de bénéfices, contrairement à la sécu et aux caisses de retraite par répartition.

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