La démondialisation, ineptie à la mode (2/3)

Hier, nous évoquions l’OPA de Marine Le Pen sur la démondialisation, cheval de bataille de l’un des plus gros défauts du PS, Arnaud Montebourg. Aujourd’hui, on passe à la pratique. Démondialisons, camarades !

Je ne reviendrai même pas en détail sur la débilité économique du concept de démondialisation. D’autres ont déjà mieux expliqué que moi à quel point la démondialisation se base sur des constats économiques infondés (comme la désindustrialisation, mais la mondialisation a bon dos). Je pouffe à peine quand j’entends Marine promettre très sérieusement que nous allons produire des I-Phone en France. Au fait, on ne vous a pas dit, mais ils coûteront 2000€ pièce, hein. Mais bien sûr ! La France va être auto-suffisante énergétiquement (et sans le nucléaire, sinon, c’est trop facile !), n’importera plus ses caleçons, ses chemises, ses gadgets électroniques et tout, et tout, de la Chine. On produira des caleçons en France ! D’ailleurs, regardez autour de vous, et demandez-vous ce qui a été produit exclusivement en France, parmi tout ce qui vous entoure. En votant la démondialisation, engagez-vous à vous en passer, ou à en payer le prix (très très) fort, en imaginant qu’on puisse seulement essayer de les produire intégralement en France. Le naturisme va reprendre des couleurs ! Tous à poils ! On s’éclairera à la bougie, et on communiquera pas pigeons voyageurs.

La mondialisation est inéluctable

Enfin bref, on a, après tout, le droit de rêver (et même de cauchemarder). Mais ce que l’on oublie trop rapidement, c’est que la mondialisation, ce n’est pas que l’économie. Revenons-en aux fondements. La mondialisation, c’est un processus multiséculaire lié à l’essor du Capitalisme marchand (Gênes, Venise, aux XIIIe et XIVe siècles), aux grandes découvertes, à l’essor industriel, et, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, et surtout depuis 1991, à la transition d’une économie internationale vers une économie mondiale. Pour reprendre les termes du géographe Jacques Lévy, « la mondialisation n’existe que par les liens établis par des échanges de marchandises, d’informations, et de personnes » . Oublierions-nous ces deux derniers vecteurs de mondialisation ?

Mais déjà, si on y réfléchit un peu, démondialiser nécessite d’arrêter un processus multiséculaire, qui ne fut ralenti, et encore, que par quelques guerres … mondiales. Cela revient à demander à un fleuve de remonter son cours, ou à un homme de retomber en enfance. C’est pire que le syndrome de Peter Pan ! On ne demande pas à la mondialisation de s’arrêter. On lui demande carrément de refluer. Vous voyez l’image ? On demande à un cours d’eau de remonter à sa source. Je ne sais pas comment on va s’y prendre, mais il va falloir un solide mode d’emploi…

Restons nuancés. Je parle bien de « démondialisation » . Ce n’est pas la même chose, sémantiquement, que l’altermondialisme. Les altermondialisme acceptent le principe de mondialisation (mondialisme), mais refusent la direction qu’elle prend actuellement, en privilégiant d’autres voies (alter), d’autres directions. Les démondialistes veulent renverser la tendance même de mondialisation. Autant les « alter » sont parfaitement respectables (même si je suis très loin de leur vision du monde), autant les « dé » sont à jeter (si je puis oser le jeu de mots). Mais déjà que Marine tient un discours social de gauche, qui fait grincer, jusqu’à les limer, toutes les dents des réacs de son parti, elle ne pouvait vraiment pas reprendre le terme d’altermondialisme, au risque qu’ils tentent un suicide collectif.

Comment mondialiser ?

Alors comment on va faire ? Économiquement, on a vu que c’était du grand n’importe quoi… Mais après tout, on peut s’amuser. On peut même piétiner la théorie des avantages comparatifs (qui a pourtant porté ses fruits régulièrement).

Passons aux échanges d’informations. Pour démondialiser, si nous allons au bout du concept, il faut donc arrêter les réseaux de communication modernes, qui, par leur instantanéité, par le biais du progrès technologique, ont rapproché des régions du monde, ont accéléré le flux de l’information, ont permis de communiquer avec le monde entier en quelques clics, ont donc … mondialisé. Soyons fous ! Coupons internet,  obligeons les médias à ralentir leur diffusion de l’information, et arrêtons de communiquer instantanément avec les régions les plus reculées du globe ! Parfait !

Enfin, quid des échanges de personnes ? Pour démondialiser, il faudra non seulement arrêter les flux migratoires entrant dans notre pays (ça, c’est pas impossible, si l’on en croit Marine), mais aussi arrêter les flux sortant de notre pays. Empêchons les Français de partir à l’étranger ! Empêchons les touristes d’entrer dans notre pays ! Arrêtons de voyager ! Bloquons les produits culturels non-français, pour éviter la « mondialisation de la culture » . Démondialisons, les enfants !

C’est vraiment ce que vous voulez ? Chiche ?

Éloge des interdépendances

Parlons de la libéralisation du commerce. On entend régulièrement les adeptes de la démondialisation parler d’auto-suffisance, de protectionnisme économiques, de production locale, de limitation des importations, d’indépendance à tout prix… Certes. Mais même si on part du postulat erroné que ce protectionnisme est viable économiquement, ne risque-t-on pas un sérieux retour en arrière ? N’avez-vous pas noté une certaine coïncidence, dans l’histoire récente, entre les volontés d’autarcie et d’indépendance économique, et les volontés bellicistes ? Tous les timbrés prêts à déclencher une guerre mondiale ont avant tout cherché à s’assurer l’autarcie, et l’indépendance économique vis-à-vis des pays qu’ils s’apprêtaient à défier. Que ce soit l’Allemagne nazie, ou l’Italie fasciste, voire le Japon impérial.

A l’inverse, suivant les principes de Montesquieu, et les projets de « paix perpétuelle » de Kant, les grandes puissances, après la seconde guerre mondiale, ont opté pour la libéralisation progressive du commerce. Ils ont opté pour la mondialisation. Pourquoi ? En tissant des interdépendances de plus en plus importantes entre les pays, on réduit radicalement le risque de conflit armé entre ces pays. D’ailleurs, vous avez entendu parler d’une guerre mondiale, depuis qu’on libéralise le commerce ? A la limite, du temps de l’URSS, quand le Bloc Soviétique était relativement indépendant des circuits commerciaux internationaux (j’ai dit relativement, puisque l’URSS elle-même dépendant des importations de blés et d’usines clés-en-main en provenance des États-Unis), il pouvait y avoir affrontement entre les deux blocs. Aujourd’hui, comment voudriez-vous qu’une guerre éclate entre les États-Unis et la Chine ? Bien plus que la puissance militaire respective, bien plus que le coût humain, ce sont les interdépendances économiques qui rendent un conflit impossible. La Chine dépend des États-Unis (qui lui achètent sa production), tout comme les États-Unis dépendent de la Chine (qui rachète notamment sa dette).

Si on est dépendant les uns des autres, on ne peut pas se faire la guerre. Et plus ces interdépendances seront fortes, plus on évitera les conflits. Le seul danger, le sel écueil de ce principe serait l’asymétrie de certaines interdépendances, notamment entre pays développés et pays en développement. Mais elles auront sans doute tendance à se résorber au cours du temps. De nos jours, les pays qui vise le plus l’autarcie, l’autonomie économiques ne sont pas les pays les plus pacifistes ou progressistes (Corée du Nord, Iran…).

Le choix de la lâcheté

La démondialisation, c’est même plus grave que ça. D’un point de vue politique et intellectuel, cette fois. La démondialisation, c’est « la philosophie de l’échec, le credo de l’ignorance et la prédication de l’envie » , l’apologie de la lâcheté nationale. Je m’explique. Face à un phénomène inéluctable, qui ne dépend pas de nous, les philosophes stoïciens nous ont appris à nous adapter, à en tirer des avantages. Au lieu de ça, nous cherchons sans cesse à conformer le réel à notre vision du monde, ce qui est le plus souvent totalement impossible. Au lieu d’admettre la mondialisation, de s’y adapter, et d’en tirer des avantages, on préfère pleurer sur le passé, et se replier, pour tenter de conformer le monde à nos stéréotypes idéalisés. C’est une fuite totalement absurde. Quand vous êtes aux commandes d’une voiture, sur une route de montagne, et qu’il y a un virage, il vaut mieux que vous preniez le virage en vous y préparant au mieux plutôt que d’accélérer en fonçant tout droit dans le vide. Le virage ne changera pas. C’est à nous de nous adapter.

La démondialisation, c’est, pour un malade, préférer la morphine au traitement curatif. Pour un poète maudit, c’est préférer les paradis artificiels (et illusoires, temporaires) à la confrontation avec la réalité. C’est confortable, mais ça ne résout rien. Pire ! Ça compromet l’avenir. A chaque fois qu’on s’agite vainement pour arrêter la mondialisation, nous ne nous y adaptons pas. Et quand certains y tireront leur épingle du jeu, nous continuerons de nous enfoncer bêtement dans les sables mouvants de notre propre suffisance dogmatique.

Rassurez-vous, braves gens ! On vous comprend ! On va vous protéger ! On va renverser la tendance à la mondialisation ! Nul besoin de changer ou de s’adapter ! Votez pour nous ! Et le jour où la réalité nous rattrapera, nous serons tous morts, comme dirait Keynes.

Être adulte, c’est accepter la réalité, faire le tri entre ce qui dépend de nous, et ce qui ne dépend pas de nous, sans pour autant se résigner, mais en s’adaptant au mieux, en agissant ce sur quoi on a un pouvoir, et en cherchant le positif dans tout ce qui nous apparaît comme un malheur infligé par le destin. Ce n’est certainement pas réfuter la réalité, et s’imaginer qu’on va pouvoir changer le monde du tout au tout, nous, la France, petit pays de 65 millions d’habitants. Du courage, que diable ! Du courage !

Publicités

À propos Alexandre
Carabin passionné de politique, dextro-centriste et méchant libéral. Rule Britannia ! J'ai rarement tort mais ça m'arrive souvent.

5 Responses to La démondialisation, ineptie à la mode (2/3)

  1. yomansdu33 says:

    Merci pour votre billet.

    Celui-ci est tellement caricatural et grossier que cela sert la cause de la démondialisation dont nous avons besoin, qui est inéluctable du point de vue économique social et environnemental et que nous ferons bien de maitriser.

    Bien à vous.

    • Alexandre says:

      Un tel niveau d’argumentation me laisse pantois.

      Ce n’est pas en arguant d’autorité de « l’incontournabilité » absolue de la démondialisation sans le moindre argument que vous vous montrez moins caricatural et grossier que moi.

      En même temps, on verra bien ce qu’il adviendra en 2012. La dernière fois qu’un socialiste a voulu aller à contre-courant, en France, en 1981, ça a duré 2 ans.

    • Alexandre says:

      Et d’ailleurs, ça ne me dit pas comment on « démondialise » , concrètement. J’ai besoin d’un mode d’emploi, même traduit avec les pieds du coréen. Parce que là, c’est pour le moins vague.

  2. xerbias says:

    « Les altermondialisme acceptent le principe de mondialisation (mondialisme), mais refusent la direction qu’elle prend actuellement, en privilégiant d’autres voies (alter), d’autres directions. »

    On n’a d’ailleurs jamais réussi à bien savoir lesquelles…

  3. Ping : La démondialisation, ineptie à la mode (3/3) « J'ai rarement tort …

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :