[Alboss] L’Europe du désespoir

Ne voulant pas traiter des déboires de DSK, d’OBL assassiné par les ricains, de VGE nommé président de la commission sur l’avenir de l’Hôtel de la Marine (ben quoi ? c’est de loin l’info de l’année !) bref ne succombant pas à la facilité d’un billet sur les hommes à trois lettres, eh bien je vais encore une fois vous parle d’un autre échec de l’UE relatif au dossier Kosovar. Soyons fous, un peu d’exotisme ! Après avoir évoqué la zizanie que sème un député du Conseil Européen dans la sphère politique kosovare, je vais évoquer l’isolement que fait subir l’UE au Kosovo.

En déclarant son indépendance vis-à-vis de la Serbie il y a de cela trois années, le Kosovo devenait le plus jeune des pays au monde. Mais, malgré cet acte fondateur et libérateur, il demeure l’un des pays les plus isolés au monde. Concrètement, si vous êtes Kosovar, muni d’un passeport de la République du Kosovo, et qu’une envie folle d’escapade vous saisit, vous aurez le choix entre cinq destinations : Albanie, Monténgro, Macédoine, Turquie et Haïti. Un choix restreint de pays où pour s’y rendre un kosovar n’a pas besoin de visa. Même sous le communisme de Tito il était plus facile de fuir le pays. Mais que vient faire l’Europe là dedans, me diriez-vous ? Eh bien, le 8 novembre 2010 (oui, j’aime avoir du retard dans les sujets que je traite) l’UE levait l’ultime impedimenta de l’obligation des visas pour l’espace Schengen pour l’Albanie et la Bosnie… Le minuscule Kosovo, et ses deux millions d’habitants, devient le dernier pays de la région à ne pas pouvoir jouir de la libre circulation européenne. Pis encore, à ce jour aucune feuille de route n’a été délivrée aux autorités kosovares pour l’accès à l’espace Schengen.

C’est, stricto sensu, un cas d’ostracisme flagrant et, à plus d’un titre, grotesque. On laisse sur le carreau deux millions de personnes. Cela représente 0,5% de la population de l’UE (je n’inclus ici que l’UE, même pas les autres pays bénéficiant des joies du Schengen). Alors, évidemment, ça peut aussi vous paraître ridicule tout cela. Mais, il faut un seul instant, et je puis vous assurer qu’en y mettant la meilleure volonté au monde vous n’y parviendrez pas, vous imaginer dans la situation des kosovars. Une libéralisation des visas autorise un séjour maximal de trois mois sur le sol de l’UE, mais ne permet d’établissement définitif ou l’exercice d’une activité rémunérée dans le pays visité. C’est pourtant à la fois dérisoire et grandiose.
Sous le communisme de Tito, tel qu’il a été appliqué au Kosovo, on peut voyager. La Yougoslavie était le seul pays au monde dont les habitants n’avaient pas besoin de visas, pas même aux Etats-Unis ! Le fameux passeport rouge suffisait à ouvrir toutes les portes. Vingt ans plus tard, on voyage en images… Par sa politique envers les Balkans, c’est un toit de verre au vitrage doublé que l’UE oppose à ceux qui la désirent tant.
J’exagère peut-être, mais c’est l’impression que donnent les démarches pour l’obtention d’un visa. Elles figurent parmi les plus rigoureuses, les plus coûteuses et les plus longues au monde. Il faut ainsi se déplacer à l’ambassade, lorsqu’il y en a une dans la capitale, Pristina, sinon faire un crochet par celles des pays limitrophes (Skopje, Tirana ou Belgrade) compter un temps d’attente record et des frais qui s’élèvent à plus de 120€ en moyenne, ce qui est exorbitant lorsqu’on sait que le salaire moyen fluctue entre 170 et 250€. Il faut donc carburer à la volonté, au courage et à la patience pour au final se heurter, deux fois sur trois, à un refus non motivé.

L’une des principales aberrations autour de cette libéralisation reste le cas des bosniaques. Je vous l’ai dit la Bosnie s’est vue accorder la libéralisation des visas. Seulement, il y au Kosovo une minorité officielle bosniaque (autrement dit qui figure dans la Constitution et qui est une composante à part entière du peuple kosovar). Et c’est là où la situation devient grotesque. Les bosniaques du Kosovo, qui ont pourtant des liens très privilégiés, jusqu’à la double nationalité, avec leur mère patrie, la Bosnie, ne peuvent donc pas circuler librement en Europe. Ne pouvant pas même aller en Bosnie en parfois ! Ils sont pris au piège de la liberté de circulation ! Un comble.
La libéralisation devait aussi exclure les serbes qui vivent au Kosovo et qui ont le même statut que les bosniaques. Sur le papier, c’est le principe. Dans les faits, ceux-ci bénéficient de facilités auprès de Belgrade pour l’obtention de passeports biométriques serbes, condition sine qua non de la libéralisation (la Serbie souhaite délivrer autant de passeports serbes que cela est possible aux citoyens du Kosovo pour faire gonfler les maigres statistiques ethniques de la présence de la minorité serbe dans le pays). En conséquence, ils parviennent dans la majorité des cas à rejoindre l’eldorado européen. Deux poids, deux mesures.

Alors, quelles sont les raisons de ce refus ? L’UE avance des excuses techniques en invoquant deux entraves majeures : le manque de sécurité aux frontières et les problèmes rencontrés dans la distribution des passeports biométriques. Or, si le second domaine est dernièrement passé sous compétence des institutions kosovares et que les premiers passeports ont déjà été délivrés, les frontières sont elles toujours gardées par la police européenne (dans le cadre de la judicieuse mission européenne pour l’ordre, la loi et la justice « EULEX », sur laquelle d’ailleurs je ne manquerai pas de revenir prochainement). En clair, l’Europe se reproche à elle-même son incapacité à sécuriser les frontières du pays.
Mais, ce n’est qu’un écran de fumée. En réalité, les raisons de cette mise au ban du Kosovo sont avant tout politiques. En effet, l’UE n’ayant, comme à l’accoutumée, pas réussi  à avoir une position commune sur un sujet, l’indépendance du Kosovo n’a été reconnue que par 22 des 27 Etats membres. Or, une libéralisation est totale, et concerne donc tous les pays européens, ou ne l’est pas. Certains pays pourraient reconnaitre le Kosovo (à l’instar de la Roumanie ou de la Grèce) mais ne le font pas par solidarité avec la Serbie…
Par ailleurs, la libéralisation des visas est une arme pour l’Union Européenne. Depuis quelques mois, c’est Bruxelles qui se pose en médiateur des négociations qui ont repris entre le Kosovo et la Serbie. Il s’agit donc d’un moyen de pression sur les acteurs de la politique kosovare. On leur assure qu’ils peuvent faire figurer la libéralisation sur la liste des promesses de campagnes électorales et en échange ceux-ci promettent de ne pas faire faux bond au processus de négociation. Corrompus jusqu’aux os, les politiques kosovars font ainsi d’excellents pantins de Bruxelles.
Enfin, autre entrave très politisée : l’immigration. Véritable cheval de bataille de bien des campagnes électorales européennes, à commencer par la France. Les kosovars squattent, depuis 1999  et la guerre, le hit parade des demandeurs d’asile. Ouvrir les frontières reviendrait donc à alimenter cette demande qui serait au moins triplée. La frilosité européenne est donc de mise, à tel point que la France et les Pays Bas ont arraché une clause permettant à tout moment une suspension automatique des accords de libéralisation en cas de flux migratoires importants concernant l’Albanie et la Bosnie-Herzégovine.

L’Union Européenne tend donc d’un côté la carotte de la liberté de circulation et, de l’autre côté, suspend au dessus des gouvernements et des citoyens indociles l’épée de Damoclès de la suspension de cette même liberté. Le vœu de Victor Hugo, défenseur de la liberté sous toutes ses formes, de l’Europe des Nations Unies sous l’étendard de valeurs et principes communs semble bien pieux. Au contraire, L’UE se sert de la liberté comme un facteur de division et la marchande selon des critères flous et variables qui ne desservent que ses plus vils intérêts.

Le grand penseur arabe du XIVe siècle Ibn Khaldoun a dit que les civilisations en déclin survivent en imitant leurs vainqueurs. Le Kosovo, et la civilisation albanaise dans son ensemble, n’a de cesse d’imiter l’Europe, de se plier à la moindre de ses exigences, de se rêver en citoyens européens parmi les européens. En est-elle pour autant récompensée ? Non, elle n’éprouve aujourd’hui que l’humiliation d’être le dernier pays à ne pas avoir accès à l’espace Schengen. Seulement, sonnera l’heure à laquelle l’admiration et le rêve européen cesseront pour laisser place à un désenchantement irrémédiable et profond. Regarder vers l’Europe ne sera plus un impératif historique ou une technique d’adaptation.
L’aiguille folle du temps poursuit sa course, et l’Europe de poursuivre la sienne, à contretemps de l’espoir qu’elle suscite.

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À propos S. Z.
24 ans. Etudiant en droit à l'Université de Rouen. Je cours après l'actu des médias, de la politique et du foot. Et parfois, je donne mon avis.

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