L’Etat face aux influences

L’Hérétique s’inquiète du possible caractère interchangeable de Nicolas Sarkozy. Les réseaux d’intérêts, les lobbies, les think tanks, les sociétés secrètes tisseraient une toile si dense, que la marge de manœuvre d’un chef d’Etat s’en trouverait réduite, voire rendue illusoire. Je ne sais pas si je réussirai à rester parfaitement dans le sujet, mais je vais tenter une réponse.La tentation est grande de mettre dans un même sac tous les politiques. Tous les mêmes ! C’est un refrain courant, en période de méfiance vis-à-vis du pouvoir et de la chose publique en général. La Crise est venue considérablement renforcer ce sentiment d’étouffement fataliste, comme si toutes nos politiques étaient aujourd’hui déterminées par des forces extérieures. Un autre refrain fort est que le politique est désormais soumis à l’économie, voire à la finance. C’est d’ailleurs sur la promesse de refaire valoir le politique que des personnalités comme Marine Le Pen ou jean-Luc Mélenchon entendent se démarquer (souvent par pure démagogie). Ce qui m’incite automatiquement à me méfier de ce genre d’idées reçues.

La mondialisation est inéluctable. C’est un phénomène historique de longue durée, trop intrinsèquement lié aux progrès scientifiques et de développement, pour s’inverser sensiblement. Vouloir « déglobaliser », c’est demander, en somme, à un fleuve de remonter son cours. Vouloir s’extraire de la mondialisation, c’est être dans un kayak, au milieu des rapides, et ramer pour remonter le courant. Dans les deux cas, ces comportements sont voués à l’échec, dans un cas par constat d’impossibilité, dans l’autre cas par la sanction de l’isolement devenu impossible, du fait de l’interdépendance sans cesse croissante de nos sociétés.

Nos politiques seraient donc résignés à se soumettre aux diktats de la finance… Inéluctablement. Je ne crois pas. Il suffit d’observer l’exemple de Hugo Chavez : si un peuple désigne, pour le représenter, un opposant au système, celui-ci peut très bien écarter son pays de la voie traditionnelle. La politique menée actuellement par Chavez au Vénézuela est malgré tout un échec retentissant, puisque le pays est le dernier de toute l’Amérique Latine à être encore en récession. Mais en tous cas, si on veut, on peut ! Le tout est de savoir ensuite si c’est souhaitable.

D’ailleurs, la Chine n’affronte pas la Mondialisation de la même manière que des pays d’Amérique du Sud, dans les choix qui sont opérés. J’en parlais dans un précédent article : la Chine, notamment, a refusé de s’ouvrir aux fonds spéculatifs, mais accueille sans cesse davantage d’investissements de l’étranger. « D’une certaine manière, selon les propos de Stiglitz, la Chine a profité des bénéfices de la Mondialisation, sans en payer le prix » . Nous serions tous soumis à la mondialisation, mais notre succès ou notre échec dépendraient de la manière dont nous y faisons face, donc de nos choix politiques.

Les Etats seraient soumis à la finance si la finance pouvait sauver ou perdre les Etats. Or, pendant la Crise, ce sont les Etats qui ont volé au secours du système bancaire, ce qui est la preuve de leur persistance dans le paysage mondial. Ce sont les Etats qui ont pu gérer les effets de la Crise, en refusant (stupidement ?) de sauver Lehmann Brothers comme aux Etats-Unis, en adoptant ou non des politiques protectionnistes, en modulant une réponse nationale à la Crise, par le recours à l’investissement public par le biais de plans de relance d’inspiration Keynésienne plus ou moins forts et justifiés. D’ailleurs, qu’est-ce qui empêchait un Etat de tourner le dos aux pratiques Keynésiennes, et de suivre une piste plus libérale, celle d’un « assainissement » du système par les effets non-contenus de la Crise ? Absolument rien.

Malgré la Mondialisation, les Etats restent incontournables, et pour encore des années. Par exemple, les questions de paix et de guerre leur restent entièrement soumises. La question de la guerre d’Irak était une affaire d’Etats, et aucune force financière ne pouvait complètement interdire ou rendre, au contraire, impérative, la décision d’intervenir. Certains craignent que la Mondialisation agisse comme une perte de souveraineté, par croissance de l’interdépendance des Etats. Mais la construction même de la gouvernance mondiale passe encore, et probablement pour des siècles encore, par le biais des Etats et des Gouvernements !

Alors, certaines décisions seraient-elles malgré tout incontournables ? Un exemple fréquemment cité est celui que j’ai déjà utilisé, mais pris d’un autre point de vue : celui du sauvetage des banques par les Etats. Tous les chefs d’Etat y auraient été contraints par le système capitaliste. En réalité, ce n’est pas l’économie de marché, qui a rendu ce sauvetage obligatoire, mais les possibles conséquences d’un effondrement du système financière et banquier international. Si ce ne sont Cantona et quelques autres altermondialistes, qui peut consciemment souhaiter l’effondrement de ce système ? Il faut prendre en compte les retombées que cela aurait sur l’ensemble des citoyens, des plus aisés et des entreprises, certes, mais jusqu’aux plus modestes. « Ce sont les citoyens, les contribuables, qui payent les erreurs des banquiers et des traders » , certes, mais en sauvant par la même occasion leur épargne… Et d’ailleurs, l’argent du sauvetage des banques a été rendu à l’Etat avec des intérêts. Pas de quoi casser trois pattes à un canard…

Doit-on s’inquiéter de l’influence de certains réseaux sur les décideurs de notre pays ? Doit-on s’inquiéter que tous les puissants puissent s’accorder sur les politiques à mettre en oeuvre ? Tant que cela reste du domaine du raisonnable, je ne pense pas. Gouverner un pays demande une certaine constance. On ne peut pas imaginer qu’un changement de camp au pouvoir se manifeste par un virage à 180°. Il y a des impératifs qui ne changent pas, des positions géopolitiques ou économiques qui demeurent inchangées ou presque, du fait d’une marge de manoeuvre limitée par les conditions extérieures … ou simplement le bon sens. L’accession des communistes au pouvoir grâce à Mitterrand (il est de bon ton d’en parler) n’a pas transformé la France en allié de Moscou. Si Ségolène Royal avait été à la place de Nicolas Sarkozy, elle aurait elle aussi eu à affronter une Crise économique, qu’elle n’aurait pas pu empêcher. Par contre, on peut légitimement se demander si elle en aurait géré les effets de la même manière. Et c’est là que les politiques peuvent évoluer d’un camp à l’autre.

On en arrive aux sources d’influence. Permettez-moi de considérer comme une même problématique les lobbys, les think tanks et les syndicats, même si certaines nuances s’imposeront. En soi, je n’ai rien contre ces réseaux, et je les considère, au contraire, comme les signes d’une bonnes vitalité démocratique, ainsi que l’observaient déjà Montesquieu ou Tocqueville. Ils sont un lien potentiel entre citoyens et pouvoir, des réservoirs d’idées, des défenseurs. Là où ces formes de contre-pouvoirs deviennent plus gênantes, c’est quand elles prennent le pas sur le pouvoir politique. J’estime que l’Etat, l’exécutif, doit être porteur et défenseur de l’intérêt général. Je l’évoquais déjà dans un ancien article : qu’importe qu’un chef d’Etat soit impopulaire ou ne suive pas l’avis majoritairement diffusé parmi ses citoyens, pourvu qu’il défende l’intérêt général de son pays et des habitants de ce dernier. L’intérêt général serait donc supérieur aux divisions et aux clivages partisans. Si l’intérêt général dicte à un homme de droite de mener une politique de gauche pendant une période, qu’il le fasse, en somme ! Je ne vais pas réécrire mon autre article.

Si je dis ça, c’est parce que ça explique, d’une part, que certaines décisions puissent sembler contraintes et incontournables, pour la gauche, comme pour la droite, et d’autre part, ma méfiance à l’égard de certaines formes de pressions. Je me méfie des syndicats, des lobbies, des think tanks et des sociétés secrètes du fait qu’ils défendent justement des intérêts particuliers, ceux de groupes de personnes (que ce soient des ouvrier du textile, des patrons, des fabricants d’éoliennes, des membres de leur société…), ce qui constitue leur différence avec l’Etat, qui ne défend pas d’intérêts particulier, mais l’intérêt supérieur de la nation et du collectif. Qu’ils puissent infléchir les positions de l’Etat, en exprimant les positions d’une partie des citoyens est un fait parfaitement légitime. Qu’ils puissent s’immiscer jusqu’à prendre un poids excessif, et devenir plus forts que les Etats, c’est inacceptable. Les Etats ne doivent pas se laisser dicter leur politique par des intérêts particuliers. Ils doivent juste leur prêter une oreille attentive. Le pouvoir politique doit rester indépendant pour exister.

On peut considérer comme gênant que la politique étrangère américaine des années Bush se soit basée largement sur des concepts structurant une vision du monde particulière, issue des think tanks américains (Project for a New American Century). Hannah Arendt estime que les idées issues de ces think tanks peut accentuer les tendances lourdes de la politique du pouvoir. Ces boîtes à idées peuvent être à la source d’une pensée simplifiée, d’une bien-pensance devenant quasiment mensongère et abstraite puisque détachée de plus en plus de la réalité. La même problématique peut se poser à l’échelle européenne.

Ceci dit, je me perds en circonvolutions. Pour être clair, je réfute toujours toute théorie basée sur le complot, l’oligarchie des puissants, les forces obscures et insaisissables qui se cacheraient derrière les pouvoirs en place, et imposeraient leurs intérêts au-delà de tout contrôle démocratique. Peut-être suis-je naïf, mais je crois encore en l’État. Il y a des conditions extérieures et des interdépendances croissantes qui limitent certaines marges de manœuvre, il y a aussi des pôles d’influences, parfois contradictoires, qui s’opposent et cherchent à acquérir l’audience la plus importante auprès du pouvoir, dans l’ombre ou dans la lumière, certains s’appuyant même très largement sur l’opinion publique. Malgré tout, toutes ces forces n’ont sans doute pas encore remporté la bataille contre les Etats, et ceux-ci restent la clef de voûte des sociétés et les maîtres d’orchestre de la scène internationale. Leur autorité provient aussi de leur légitimité, et une chose est sûre : nous sommes toujours libres de voter pour celui qui nous correspond le mieux. Et un PS en mode « égalité réelle » ne gouvernerait sans doute pas le pays comme une UMP tentée par la rigueur, ou la ri-lance. Quant à la viabilité d’un système ou de l’autre, c’est une autre histoire…

Publicités

À propos Alexandre
Carabin passionné de politique, dextro-centriste et méchant libéral. Rule Britannia ! J'ai rarement tort mais ça m'arrive souvent.

2 Responses to L’Etat face aux influences

  1. Ping : Tweets that mention L’Etat face aux influences « J'ai rarement tort … -- Topsy.com

  2. Bravo superbe billet, très riche et très clair !!!
    J’en retiens essentiellement cette idée, que je partage tout à fait, que les lobbies de tout types ont leur rôle à jouer dans nos démocraties mais qu’ils ne doivent pas être prédominants jusqu’à dicter leur politique à nos gouvernants !…ceux-ci se doivent de les écouter mais de décider sur la base de l’intérêt général !
    Je rajouterais que si tout ce petit monde se décarcasse pour influer sur la politique des gouvernements cela montre d’une part que c’est bien en définitive l’Etat qui a le pouvoir final et d’autre part qu’il n’y a pas qu’une seule politique possible !
    Petit bémol, pour que le système fonctionne comme tu le décris, il faut que nos élus cherche avant tout à servir l’intérêt général !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :