Touche pas à mon tabou !

Quoi ? Qu’ouïs-je ? Manuel Valls a remis en cause les sacrosaintes 35 heures ? Hérésie ! Excommunions-le tous ensemble !

La déclaration du candidat déclaré à la primaire socialiste a fait assez de bruit pour que je m’abstienne de revenir sur les faits. Pour mémoire, il a simplement affirmé, en substance, qu’il faut « déverrouiller les 35 heures » . « Cela doit permettre aux Français, pour ceux qui ont la chance d’avoir un emploi, de travailler davantage -deux heures, trois heures…- sans avoir recours forcément aux heures supplémentaires qui ont beaucoup coûté à l’Etat » . Au PS, il assène : « nous ne pouvons pas aller devant les Français avec les mêmes propositions, les mêmes idées -les 35 heures, les emplois-jeunes- qu’en 1997. Le monde a changé donc nous aussi, nous devons changer dans nos propositions » .

Je n’évoquerai pas non plus la question des 35 heures elles-mêmes, et mon avis sur la durée du temps de travail, puisque certains le font sans doute plus pertinemment que moi. Bon, ok, juste un mot (ou deux, en fait). Comme Hervé Novelli semble sur le point de le suggérer, je me demande (mais je n’ai encore aucune certitude) si ce serait une si mauvaise chose que d’aller vers une suppression de la durée légale de travail. Ce pays souffre de sa rigidité, et un peu de libéralisme ne lui ferait pas de mal s’il veut renouer avec la réussite économique. A part la France, il n’y a que la Belgique et les Pays-Bas qui ont fixé une durée légale de travail. Partout ailleurs en Europe, c’est la législation européenne sur le sujet qui s’applique, c’est-à-dire une durée maximale de 48 heures, et une forme de « cas par cas » dans chaque entreprise.

Si le risque de décrochage entre le public et le privé risque de s’approfondir, on peut toujours trouver une voie d’issue en diminuant cette durée maximale à 42 ou 43 heures, ce qui laisse à la fois une marge de manœuvre suffisante pour les entreprises, et diminue le risque de décrochage avec le secteur public. Les syndicats n’ont qu’à être à la hauteur, comme dans les autres pays. Ils savent déjà se faire remarquer quand ils le veulent bien. Cette souplesse ne serait pas une régression sociale, mais permettrait peut-être de mieux encaisser les difficultés économiques et d’absorber les à-coups, en permettant aux entreprises de s’adapter à la demande et à la conjoncture. Mais ne me mangez pas tout-de-suite : je n’ai pas dit que j’étais sûr de moi. Il faut encore que mon idée sur la question mûrisse. Et je ne suis pas un spécialiste d’Économie.

Enfin, je n’étais même pas sensé entrer sur ce terrain. Je souhaitait plutôt parler de notre ami le PS. Et bien, la réaction du PS aux déclarations de Valls ne se sont pas faites attendre. Par l’intermédiaire de Benoît Hamon.

«C’est très approximatif sur le plan économique»

… dit-il alors même qu’il a défendu sa position par des statistiques fausses datant de 2008 (voici les vraies), comme l’a démontré à juste titre le Petit Journal de Canal Plus, et que son projet sur l’égalité réelle est économiquement aberrant aux yeux même de certains socialistes comme Hollande ou d’autres.

«on ne s’attendait pas à ce qu’un de nos candidats aux primaires reprennent un des slogans de Sarkozy «travailler plus pour gagner plus» comme slogan de sa propre campagne aux primaires»

… dit-il alors que Valls n’a jamais parler de « travailler plus pour gagner plus » .

«le temps de travail annuel en France est supérieur à l’Allemagne»

… dit-il alors que, selon Challenge,  « si l’on regarde les données par pays, seuls les Pays-bas et l’Allemagne affichent une durée  annuelle inférieure à celle de la France (respectivement 1.413 et 1.432 heures contre 1.559 en 2007). Avec respectivement 1.566 heures, 1.601 heures, 1.607 heures et 1.775 heures, l’Italie, la Suède, le Royaume-Uni et l’Espagne dépassent la durée annuelle française » . Sans compter que la durée de travail hebdomadaire est en effet plus élevée en Allemagne…

«Ça ne m’apparaît pas être un progrès pour la gauche ni pour les Français»

… dit-il. Dit-il.

«Manuel Valls est sur cette position probablement tout seul»

… Valls appréciera à sa juste valeur. Seulement, Valls est député-maire, et a un mandat, lui. N’est-ce pas ? Rira bien qui rira le dernier.

«Le culot peut suffire pour être candidat aux primaires, pas pour être président de la République»

… comprendre : ne faites surtout pas preuve d’audace et ne remettez pas en cause nos sacrosaintes idées, ou vous n’êtes pas digne de devenir Président de la République. Faites mieux : promettez un afflux d’argent public que vous ne pourrez jamais assumer si vous arriviez au pouvoir. Ça, c’est responsable.

«J’invite Manuel Valls à revenir dans le droit chemin.»

Parce qu’il y a un droit chemin et un chemin tordu ?

C’est absolument fascinant, ce parti qui croit devoir et pouvoir imposer son implacable doxa immuable. Cette herméticité transparaît partout. Par exemple, pour participer aux primaires socialistes, il faudra signer une déclaration portant sur des prétendues valeurs de gauche. Quelqu’un est-il capable de me lister sans contestation possible une liste des « valeurs de gauche » ? Doit-on penser qu’elles leur sont exclusives ? Je ne sais pas si le texte en question est déjà sorti, mais ça doit être intéressant à lire. Un autre exemple ? Le Parti Socialiste est si souple que Ségolène Royal a dû défendre un programme présidentiel auquel elle ne croyait pas totalement, ce qu’elle a révélé après la campagne, bien sûr (ceux qui ont voté pour elle devaient être heureux).

Je trouve ça terrible, ce parti où il est interdit de s’exprimer librement, et d’avoir une opinion divergente sous peine de se faire rappeler à l’ordre. Sous peine d’excommunication. Il faudrait que les Socialistes comprennent qu’il est impossible pour qui que ce soit de trouver un parti qui lui convient parfaitement, et qui ne diverge en aucun sujet de son point de vue. Ou il faudrait créer un parti pour chaque citoyen. Dans ce cas de figure, le sympathisant doit se satisfaire d’une proximité suffisante avec ses idées, et le parti doit admettre que ses sympathisants ne pensent pas précisément comme lui, dans tous les domaines. Le parti peut fixer des limites à ce qu’il peut supporter, mais ces limites doivent être assez souples malgré tout.

D’ailleurs, s’il y a un droit chemin socialiste, que Martine(t) et Benoît (XVI ?) ont doctement tracé, et que chacun se doit de suivre béatement, pourquoi organiser des primaires ? Si tout le monde est d’accord sur la ligne politique à suivre, pourquoi débattre ? Autant tirer au sort un candidat, qui appliquera à la lettre le droit chemin socialiste (ou bourrer les urnes, comme à un certain Congrès… ?).

C’est pareil à l’UMP. Si un responsable UMP déclarait un jour qu’il faut réduire le temps de travail hebdomadaire, pourquoi pas, ça ne m’obligerait pas à être d’accord avec lui, mais j’estimerais qu’il serait libre de s’exprimer. Le reste du parti peut toujours répondre, le contredire, mais ne peut pas lui demander de nier certaines de ses convictions, au nom d’une ligne directrice officielle.

Certains estiment que ce n’est pas par ce genre de déclarations que la gauche gagnera. Oui, mais son étroitesse d’esprit la déservira tout autant, de même que le fait d’éviter certains sujets qui fâchent, en particulier quand il s’agit de symboles reliques d’un passé au pouvoir. Ce qui me rappelle aussi l’affaire des Retraites, quand Martine Aubry a d’abord déclaré que le PS était prêt à discuter de l’abandon des 60 ans, avant de se raviser deux jours plus tard, par une fantastique volte face, pour affirmer précisément le contraire, et que les Socialistes n’accepteraient pas l’abandon des 60 ans (qui serait scandaleux, bla, bla, bla).

Je tiens sincèrement à remercier le Parti Socialiste de préparer sa défaite en 2012, et j’invite moi aussi Manuel Valls à assumer ses idées, et à rejoindre la Gauche Moderne de Jean-Marie Bockel qui, je le présume, ne le lynchera pas pour avoir exprimé une idée divergente…

Je signale par ailleurs que Nicolas d’Humeurs de Vaches a lui aussi fort justement abordé le sujet, et m’a presque enlevé les mots de la bouche, ainsi que Falconhill, qui rappelle d’autres prises de position socialistes sur le sujet.

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À propos Alexandre
Carabin passionné de politique, dextro-centriste et méchant libéral. Rule Britannia ! J'ai rarement tort mais ça m'arrive souvent.

9 Responses to Touche pas à mon tabou !

  1. Nicolas says:

    Ca n’a rien à voir avec la liberté de pensée ou d’expression ! Valls est comme un type qui dénigre son entreprise sur Facebook : il mérite d’être viré pour faute lourde. Sans compter qu’il est sous le coup d’un avertissement de Martine Aubry depuis juillet 2009 suite à une précédente connerie.

    C’est comme s’il avait dit « la politique de Nicolas Sarkozy est la bonne ». Comme si un employé du Crédit Agricole faisait un billet de blog pour dire que la politique commerciale de la Société Générale est meilleure car le CA ne respecte pas ses engagements.

    En outre, la suppression des 35 heures est impossible ou presque (voir par exemple mon billet de ce matin).

    Valls a ouvertement tiré contre son camp pour faire du buzz un jour où il savait que l’actualité politique était vide (le dimanche 2 janvier) et où il savait que ses propos buzzeraient alors que ces propos sont « ce que propose mes confrères est ringard, je préfère la politique de Sarko ».

    C’est bel et bien une faute lourde. Ce n’est pas une question d’idée sur la possibilité ou non de modifier la durée du temps de travail.

    • Alexandre says:

      J’estime malgré tout que dans une entreprise, les salariés n’ont pas à exprimer une opinion propre, puisqu’ils sont soumis à l’autorité d’une direction qui les a recrutés. Sinon à travers la représentation syndicale. Cependant, un parti n’est pas une entreprise : c’est censé être un lieu d’expression des idées les plus variées.

      Serait-il interdit de critiquer son camp politique ? Ca m’étonnerait, car la pratique est courante !

      Après, c’était probablement, en effet, un coup médiatique prémédité, mais à la rigueur, le problème n’est pas là. Je suis davantage choqué par les réactions socialistes. Car ces dernières sont politiquement tout aussi opportunistes que la sortie de Valls. A plus forte raison quand on sait qu’il n’est pas le premier à s’exprimer de manière critique sur les 35 heures au sein du PS (cf le billet de FalconHill, qui parle de lui-même). J’ai le sentiment que ça n’aurait pas provoqué de pareils remous si c’était sorti de la bouche de François Hollande. Seulement, Valls fait déjà figure de mouton noir, de marginal, de vilain canard. L’occasion était toute trouvée de lui lancer la pierre.

      Je suis curieux de voir ce qu’il donner au cours de la primaire : on saura ainsi combien de socialistes se montrent encore en accords avec ses prises de position. Peut-être aurons-nous quelques surprises.

      Si tu tiens à une expression systématique d’une défense forcenée des symboles de gauche, tu risques d’avoir du mal à supporter un retour de DSK, qui risque lui aussi de sortir du « droit chemin » . ;-)

      • Nicolas says:

        Il ne s’agit pas que de « de critiquer son camp politique » : il s’agit d’aller franchement contre son camp. Ce n’est pas qu’une légère critique…

  2. Nicolas says:

    Bravo à toi !

    (c’est du bol si tu es en lien chez moi, j’ai recopié une liste de blogs, chez Polluxe).

  3. Vlad says:

    Super article, me suis marré parce qu’à force de fréquenter des copains blogueurs gauchistes j’en suis presque venu à oublier que c’était bon de rire de temps à autre des socialos si incohérents, si intolérants, si sectaires mais avec un coeur gros comme ça hein…

  4. FrédéricLN says:

    Je suis à jeun mais ça va être l’heure de faire chauffer les fourneaux. En attendant, merci pour le lien. Je suis assez d’accord avec la tonalité du billet. Mais …!

    « un peu de libéralisme ne lui ferait pas de mal » : oui, si c’est au sens de la liberté d’entreprendre, par exemple. Les socialistes passent leur temps à imaginer de nouvelles contraintes, limites, impératifs,… pour les entreprises, tandis que la droite passe son temps à imaginer des défiscalisations, dérogations, subventions et exemptions : en ce sens le libéralisme obligerait à licencier l’une et l’autre sans indemnités.

    Mais si la durée du travail devenait « librement fixable dans le cadre du contrat de travail entre entreprise et salarié », je la vois d’ici grimper à très grande vitesse en commençant par … les secteurs les plus exposés à la concurrence locale, nationale ou internationale… à peu près tous les secteurs en fin de compte sauf le secteur public, monopoliste (au sens où il a le monopole de sa ressource, fiscale) et syndicalisé ! Je ne vois pas où serait le progrès. Je doute donc que le « libre marché du temps de travail » ait aucun caractère d’optimalité.

    L’argument « toute l’Europe sauf la France, la Belgique et les Pays-Bas » est un peu court : dans toute l’Europe du Nord, il n’y a quasiment pas de droit étatique du travail, le droit est le résultat du fameux « consensus social-démocrate » entre patronat et syndicats. Il ne bénéficie donc qu’aux travailleurs syndiqués. Ce pourquoi les syndicats sont forts. Et c’est la même chose dans la grande industrie américaine, où les travailleurs peuvent être – de ce fait – bien plus protégés que dans la grande industrie française !

    Le passage à un tel modèle me semblerait à la fois rétrograde (car la relation « de branche » ou « d’entreprise » patronat-syndicats nationaux avait une bien plus grande portée à l’époque où l’industrie avait un marché national, années 50 à 70) et contraire au principe français d’égalité des droits (entre salariés notamment).

    En France, le droit du travail est un objet de débat public national, et je trouve ça très bien. Démocrate je suis plus que libéral – pas de doute !

  5. Ping: Le Parti Socialiste est schizophrène « J'ai rarement tort …

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