Le défi de la démocratie en Côte d’Ivoire

Je ne souhaite pas ici revenir en détail sur la situation ivoirienne ou sur les problématiques qui impliquent ce pays. Je me contenterai simplement de m’interroger sur la capacité de la Côte d’Ivoire à retrouver une stabilité politique sans Laurent Gbagbo, en partant du postulat qu’Alassane Ouattara est le légitime Président.

Le piège de Laurent Gbagbo

Dans ses interventions, Gbagbo met toujours en accusation explicitement la France et l’ONU. Pourquoi ? En réalité, sa situation est guère enviable. Aux yeux de la population, en théorie majoritairement favorable à Ouattara, et ayant le sentiment compréhensible de s’être fait voler sa souveraineté, Gbagbo est devenu une cible facile de colère populaire. La seule solution est donc de retourner cette colère contre d’autres. Dans ce contexte, un bouc émissaire facile a été trouvé : l’étranger. On réveille le sentiment nationaliste de la population, selon une recette ancestrale, qui se détourne de ses vrais problèmes, au détriment des représentations de puissances étrangères.

De coupable, Gbagbo devient presque victime, et se pose en défenseur de la souveraineté ivoirienne. Les raisons officielles de l’ingérence étrangère ne comptent pas : seul le principe de souveraineté violée suffit à souder un peuple autour de son chef, aussi illégitime soit-il.

L’impuissance des puissances

Ce sous-titre s’inspire délibérément de l’essai de Betrand Badie, L’impuissance de la Puissance. Il y explique à quel point il est toujours difficile d’intervenir dans un pays, même en ayant d’excellentes raisons pour le faire.

Badie y explore une transformation et un affaiblissement du concept de puissance depuis la fin du mon bipolaire. Les manifestations à court terme de la puissance traditionnelle, militaire, économique, diplomatique sont toujours, voire davantage, visibles et évidentes. Ainsi en est-il dans le cas de l’intervention de la coalition américaine en Irak, qui a réussi à renverser le Gouvernement de Saddam Hussein en l’espace de plus ou moins un mois. Cependant, à plus long terme, sous l’effet de la multiplication des facteurs sociétaux perturbateurs et contraires, la puissance a tendance à s’enliser, et ne parvient pas à imposer son autorité à long terme dans le pays prétendument libéré. Un État constitué de toute pièce, dans le cadre d’un nouveau « contrat social » , est souvent une greffe difficile à faire prendre. C’est aussi visible en irak qu’en Afghanistan.

L’un des principaux obstacles à la réussite à long terme d’une démonstration de puissance peut être le sentiment qu’a une population que sa souveraineté est violée par une ingérence étrangère trop manifeste et ostentatoire, vue davantage comme un péril et une intrusion que comme une bienfaisance libératrice.

C’est le risque auquel fait face l’opération de l’ONU en Côte d’Ivoire, l’ONUCI, et l’opération française Licorne.

Ce sentiment peut être atténué à condition que la puissance soit moins visible, soit moins identifiable comme un Etat ennemi désigné (comme les Etats-Unis, par exemple), et se fonde dans une coalition plus large, multilatérale. En somme, la force de l’unilatéralisme dans les moyens, et la douceur de multilatéralisme dans la forme.

La situation française

Bien évidemment, la France ne peut pas rester stoïque dans une pareille situation, en premier lieu, pour défendre les populations françaises résidant sur place, ainsi que les intérêts, notamment économiques, de la France, mais aussi, parce que ça a du sens, au nom de la francophonie, et des valeurs que peut insuffler la France.

Cependant, sa situation est doublement compliquée : elle peut apparaître comme une puissance violant la souveraineté ivoirienne, comme l’explique Betrand Badie, et, cerise sur le gâteau, elle est toujours vue comme l’ancienne puissance colonisatrice. Toute intervention de sa part n’en semble que plus suspecte, surtout quand certains Ivoiriens pro-Gbagbo osent prétendre que la France veut à nouveau annexer le pays. Les émeutes anti-français de 2004 sont venus rappeler ces tensions récurrentes dans cette région du monde.

Comment faire ? Comment agir sans risquer d’aggraver la situation ? La pire des choses serait évidemment de reculer, au risque de perdre toute influence et toute crédibilité sur la scène africaine. Une fois de plus, la bonne attitude serait sans aucun doute, à mon avis, de peser de tout le poids de la France dans le processus, mais sans jamais agir en cavalier seul, ou aller trop loin. Tout est dans la mesure. Il faut peser, mais ne pas peser seul. Si la France s’affiche seule dans ce combat, elle le perdra, psychologiquement, aux yeux de la population. Par contre, elle peut se faire le porte-parole de l’Union Européenne sur ce dossier, sans pour autant s’effacer. Dans ce cas, une forme de multilatéralisme sera établie, et renforcera la légitimité de notre intervention.

Le rôle de l’Union Européenne

Pourquoi les Etats-Unis ont-il attaché tant d’importance à la constitution de leur « coalition of the willing » (coalition des volontaires) au moment de la Guerre d’Irak ? La participation de nations militaires mineures n’était pas indispensable au succès des opérations, mais leur présence et leur soutien était sans doute indispensable diplomatiquement.

De même, l’Union Européenne est un cadre formidable pour l’instauration d’une forme de multilatéralisme diplomatique et militaire à l’échelle du continent. Le renforcement drastique de la diplomatie européenne et de la Défense européenne est indispensable pour peser de manière plus efficace dans le monde de demain.

Il est inimaginable que nous restions un nain diplomatique et géopolitique. Il est inconcevable que l’Europe ne puisse peser davantage sur des conflits qui la concernent de près, comme le conflit israélo-palestinien, sur lequel les États-Unis gardent la main. L’apport de la vision européenne dans les affaires du monde n’est pas vain, tant celui-ci est généralement mesuré, pondéré, et progressiste. C’est cette vision d’avant-garde que nous devons exporter.

Et après ?

Ce qui est relativement certain, c’est que la communauté internationale ne pourra pas reculer : ce serait un signal dramatique envoyé à tous les Etats africains sur la voie de la transition démocratique. Reculer, c’est donner l’espoir à tout autre dictateur potentiel de pouvoir à son tour contourner le rythme démocratique. Aussi difficile que soit cette mission, il faut à tout prix faire respecter la démocratie en Côte d’Ivoire, avec autant de douceur que possible.

Ce qui m’inquiète encore davantage, c’est l’après conflit. Imaginons que Gbagbo soit contraint de quitter le pouvoir, et que Ouattara accède à la Présidence. Sera-t-il encore assez légitime aux yeux des Ivoiriens ? Ne le verront-ils pas comme le pantin des puissances étrangères qui l’auraient soi-disant imposé au pays ? Plus grave : l’armée, aujourd’hui largement fidèle à Gbagbo, acceptera-t-elle de se placer sous l’autorité d’Alassane Ouattara ? Pourra-t-il vraiment faire confiance en une armée qui lui est largement hostile aujourd’hui ? Il y a fort à parier que la Côte d’Ivoire ne se sortira pas simplement de cette situation de blocage.

Quand on sait les efforts déployés par les diplomates pour que cette élection ait enfin lieu, les difficultés démocratiques rencontrées par la Côte d’Ivoire font figure de grand gâchis. Il va falloir trouver une voie d’issue honorable, et panser les plaies…

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À propos Alexandre
Carabin passionné de politique, dextro-centriste et méchant libéral. Rule Britannia ! J'ai rarement tort mais ça m'arrive souvent.

3 Responses to Le défi de la démocratie en Côte d’Ivoire

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  2. FrédéricLN says:

    D’accord avec tout cela. Nicolas Sarkozy avait eu le grand mérite de reconnaître explicitement le Président élu (après des prises de positions plus vaseuses), ce qui est de la compétence de tout Etat étranger ; il l’a un peu gâché avec son ultimatum « dimanche prochain » : fixer une date à M. Gbagbo relevait de l’ingérence. Ce passage est évidemment cité en boucle dans les médias pro-Gbagbo pour justifier leur indignation.

    Ceci dit, aussi peu sarkozyste que je suis, entre les prises de position de M. Sarkozy et celles de MM. Dumas, Vergès, Labertit et tutti quanti, j’ai choisi mon camp. Quoi que l’on puisse reprocher à M. Sarkozy, il respecte, que je sache, les résultats d’élections.

    • Alexandre says:

      C’est vrai que Nicolas Sarkozy commet quasiment un sans-faute dans cette affaire.

      Actuellement, la situation semble en passe de s’enliser, ce qui est très mauvais pour le Président démocratiquement élu…

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