Amélie Nothomb, la correspondance, et l’autre

J’ai pas mal d’idées d’articles actuellement. Les vacances qui commencent seront en ce sens salutaires, puisqu’elles me permettront de m’exprimer enfin sur ces sujets qui me tiennent à cœur. J’ai néanmoins décidé de commencer par un article plus léger, sur celle qui est probablement mon auteure vivante préférée : Amélie Nothomb (oui, bravo, vous aviez deviné).

Amélie Nothomb était ce mercredi à Nice, au Centre Universitaire Méditerranéen, pour évoquer publiquement son œuvre, répondre aux questions de ses lecteurs, et signer quelques dédicaces. J’y étais ! La première chose qui m’a étonné est la diversité générationnelle du public : personnes âgées et adolescents se côtoyaient en une même admiration pour une auteure dont tout indique que l’histoire de la Littérature la retiendra. La salle était comble, et des groupes entiers de personnes ont du être refoulés faute de place.

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Première nouvelle : « C’est une grave erreur que de vouloir rencontrer son public. Et c’est une très grave erreur que de vouloir rencontrer un écrivain. Mais vous avez le droit de vous tromper« . Le ton est donné. Tout son propos tournera autour du rapport à l’autre et entre lecteur et auteur.

Amélie Nothomb reçoit des montagnes de lettres, et entretient une correspondance avec plus de 2000 personnes, parfois depuis 18 ans. Elle pense que son erreur fondamentale fut de répondre à la toute première lettre, mettant ainsi le doigt dans un terrible engrenage stakhanoviste. Le plus drôle est que ces lettres peuvent concerner toutes sortes de sujets. Certaines finissent même par des questions saugrenues comme « Quelle est la meilleure méthode pour construire une cabane dans un arbre ?« .

La correspondance, qui est le fil conducteur de son dernier roman, Une forme de vie, récit des lettres imaginaires échangés entre Amélie et un GI américain engagé en Irak, a une importance sacrée à ses yeux. C’est pourquoi elle refuse que le contenu de ses échanges soit révélé, même après son décès. Pour elle, c’est une relation toute particulière à l’autre, une forme d’ouverture sur d’autres vies. Et quand cet échange s’interrompt où ralentit, l’auteure en vient presque à s’inquiéter, tant est fort le lien qui la noue à son correspondant. Il est même fascinant de voir, dans certains reportages (je pense notamment à l’excellent Petit Journal de Canal Plus) à quel point Amélie Nothomb se souvient parfaitement des personnes qui sont déjà allées lui demander une dédicace. Il n’est ainsi pas très étonnant de l’entendre demander à une lectrice quel âge a le bébé si elle l’a vue enceinte 3 ans auparavant. Voici justement (je ne retrouve pas la première partie…) :

La question du rapport à l’autre est ainsi posée, et elle traverse toute l’oeuvre de Nothomb. « L’autre est ce dont j’ai le plus grand besoin, mais qui est infiniment problématique » . En somme, impossible de se passer du rapport à autrui, qui nous épanouit, et favorise notre équilibre moral, mais chaque rencontre est un nouveau problème potentiel. Ce peut être un problème d’interprétation. Ce peut-être une question de « limite » . Selon elle, dans chaque relation, il convient de définir une forme de frontière à ne pas franchir, une retenue nécessaire et suffisante à l’entente cordiale. Tout l’enjeu de la communication réside dans le fait de repousser ou non ces frontières intimes, en considérant les risques encourus. Posez des frontières trop restrictives, et le rapport à l’autre devient impossible, ôtez-les, et vous vous exposez aux plus grandes déconvenues, puisque votre jardin secret est alors exposé au grand jour. Cette problématique revient un peu à celle que connaît tout blogueur, sur la frontière qu’il instaure entre lui et ses lecteurs, et sur le degré d’intimité qu’il partage avec eux.

Outre l’intimité, ce qui peut déterminer le succès de notre rapport à l’autre est l’acceptation ou non de la différence physique et mentale, thème abordé dans presque toute l’oeuvre autobiographique ou non d’Amélie Nothomb. Qu’ils soient obèses, anorexiques, potomanes, fous, pervers, masochistes, les héros (ou anti-héros ?) d’Amélie souffrent le plus souvent de ces tares qui rendent d’autant plus compliquée la vie sociale. Doit-on accepter ce qui nous est « Étranger » selon la formule d’Albert Camus ? Quel droit avons-nous à la différence ? Amélie Nothomb, anorexique à l’âge de 13 ans, s’est toujours sentie émue par ce sujet.

Enfin, Amélie s’est exprimée sur un sujet qui m’intéresse en tout premier chef : « A condition de prendre la distance et le recul nécessaire par rapport à toute chose, on en décèle forcément la dimension comique » . Selon elle, on peut rire de tout, et même ce qu’il y a de plus atroce au monde peut revêtir un aspect comique à condition d’adopter la disposition d’esprit adéquate. A la question d’une lectrice se demandant ce qu’il pouvait y avoir de drôle dans les films sur les moines de Tibhirine ou encore sur la rafle du Vel d’Hiv, Amélie a introduit une nuance capitale. Certes, on ne peut pas forcément trouver sujet à rire dans ces films précisément, mais on peut traiter un même sujet, aussi grave que la mort ou que la Solution Finale, sur un ton différent, en y introduisant un soupçon de comique. Le fait que ce soit drôle ou non est une question de traitement, et non de thématique abordée. C’est finalement très vrai. Comme disait Beaumarchais, « je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer » . Le rire n’est-il pas de loin la meilleure arme contre la cruauté de la vie ? Le meilleur moyen de distanciation critique que nous connaissions ? Le plus efficace fédérateur d’êtres humains qui soit ? Dès qu’il est permis de rire d’un sujet, sans méchanceté aucune, et dès que ce rire est partagé, c’est le signe sans équivoque que la société est devenue un peu plus ouverte et tolérante. Dommage que nous connaissions quasiment le phénomène inverse de nos jours, où il est toujours moins permis de rire, sous peine de mise au ban de la part des associations de tous types, promptes au scandale…

Pour revenir un peu à Amélie Nothomb en général, et sans revenir sur toute sa carrière littéraire, que tous connaissent plus ou moins et que d’autres décriront mieux que moi, elle écrit actuellement son 71e manuscrit. Et elle se fixe pour règle d’en publier un chaque année, ce qui est devenu pour ses lecteurs un plaisant rituel de rentrée. Son meilleur livre à mes yeux reste la Métaphysique des tubes, récit autobiographique des trois premières années de sa vie, au Japon, où, étant presque inerte, elle est considérée par son entourage comme un tube et se plaît à se diviniser. C’est un récit absolument brillant de drôlerie sur Dieu, les autres, et l’enfance. Deux autres romans autobiographiques sont à mettre en parallèle : il s’agit de Stupeurs et tremblements, récit de sa déchéance au sein d’une entreprise japonaise hostile traitée sur un ton totalement tonitruant, et de Ni d’Eve, ni d’Adam, qui raconte sa vie privée au Japon dans le même temps, et sa relation amoureuse déconcertante avec un Japonais.

L’amour ? Amélie est amoureuse et a une très belle vie de couple. Mais nous n’en saurons pas plus. Question de frontière

Et vous ? Appréciez-vous Amélie Nothomb ? Quels sont ses romans que vous préférez ?

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À propos Alexandre
Carabin passionné de politique, dextro-centriste et méchant libéral. Rule Britannia ! J'ai rarement tort mais ça m'arrive souvent.

One Response to Amélie Nothomb, la correspondance, et l’autre

  1. Basudha says:

    Article très passionnant. Je correspond avec Amélie Nothomb depuis 3 ans et il est certain qu’elle apprécie de répondre à ses lecteur. Quand à la distance je pense que chacun dois ce mettre ses propres barrières pour éviter d’envahir l’espace personnel d’Amélie dans nos correspondance et il en va de même lors des dédicace. Pour ma part je ne suis pas curieuse de sa vie privée, cela ne m’intéresse pas. Je lui raconte certaines choses sur moi, mais pas tout car j’estime qu’il y a plein de chose qui ne la regarde pas et puis je n’ai pas envie de l’envahir avec mes soucis. Donc moi je me suis imposé une sorte de distance je me censure sur certain sujet qui me son perso quand je lui écrit. Enfin après c’est aussi une question de respect. Et en dédicace je ne, suis pas du genre à lui sauté au cou ou à être hystérique. Elle m’intimide tellement que c’est plutot le contraire. Je la respecte trop pour oser lui demander des choses qui me semble suréaliste. En tout cas ton article même s’il date est très bien. En tout cas j’ai remarqué quand même que si certaines mes question ne lui plaise pas dans ma lettres elle n’y répond pas. Et dans ce cas je ne reviens pas à la charger sur la prochaine lettre que je lui écris. Je suppose que ma question n’a pas à recevoir de réponse de sa part et je comprendre très bien.

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